Dissertation Professionnalisation Politique Francaise

Montée de l’abstention et des votes extrêmes, effondrement de la confiance dans les partis et le personnel politique… les symptômes d’une crise grave de notre démocratie s’accumulent. Une des explications de ce phénomène concerne particulièrement le monde local: l’exercice des mandats est devenu l’affaire quasi-exclusive d’élus professionnalisés.

Une récente étude a mis une évolution en évidence : plus des deux tiers des maires élus cette année l’étaient déjà lors du mandat précédent ; un quart des nouveaux maires sont issus des entourages d’élus où ils exerçaient à titre professionnel. Le phénomène est aussi récent que spectaculaire: le nombre de mandats susceptibles d’être exercés à temps plein s’est considérablement accru, en même temps que se multipliaient les postes de conseillers attachés aux cabinets et aux groupes politiques.

L’entrée en politique dès la fin des études (le plus souvent en passant par le sas des entourages) est devenue monnaie courante. Et l’idée s’est installée que cette entrée se faisait pour la vie entière. Ainsi prend place dans les exécutifs un personnel politique de plus en plus composé de personnes qui n’ont jamais exercé d’autre activité et, pour beaucoup, n’envisagent pas de le faire.

La concentration du pouvoir dans les mains d’une élite professionnalisée alimente le malaise qui s’installe entre représentés et représentants

Le plus étonnant est que pareille transformation soit non seulement peu discutée, mais à peine étudiée, comme si elle avait la force de l’évidence. L’indemnisation des mandats politiques, qui l’a rendue possible, était bien entendu une évolution indispensable pour ouvrir la représentation à d’autres que les notables disposant des moyens de s’y consacrer sans contrepartie. Le problème est apparu ensuite, quand se sont multipliées les fonctions donnant lieu (avec ou sans cumul) à un niveau d’indemnisation équivalent à un salaire. On a vu d’abord de nombreux élus couper les ponts avec leur univers d’origine et se placer dans une posture de professionnalisation définitive. Puis, évolution la plus récente, s’est diffusé le modèle de la carrière politique comme seul projet professionnel, mené à bien moyennant des va-et-vient entre mandats et passages dans les entourages salariés.

Faut-il s’en inquiéter ?

Si l’on en croit les intéressés, il n’y aurait rien là que de très normal : la complexification croissante de la chose publique exigerait des compétences que seule l’expérience permet d’acquérir ; et la conduite des affaires s’accommoderait mal des discontinuités qu’implique la rotation dans les mandats. De plus, nous disent-ils, ce sont les électeurs qui choisissent, et ils expriment une préférence marquée pour les hommes politiques aguerris. Et de continuer à nous jouer la petite musique de vie entière de service, de dévouement, voire de sacrifice…

La plupart des partis sont composés quasi exclusivement de professionnels ou d’aspirants à ce statut

Pendant ce temps, les signes s’accumulent de ce que la concentration du pouvoir dans les mains d’une élite professionnalisée, vivant sur elle-même et se reproduisant en milieu fermé, alimente le malaise qui s’installe entre représentés et représentants. Les citoyens se reconnaissent de moins en moins dans les élus qui les représentent. Ceux-ci s’en éloignent, faute d’en passer désormais par cette phase d’engagement dans la vie civile qui, en d’autres temps, précédait et légitimait leur entrée en politique. et leur mode de vie les cantonne dans un entre-soi à bonne distance des préoccupations de tout un chacun (que les permanences et les passages sur le terrain ne peuvent suffire à résorber…).

Le sentiment d’une dérive oligarchique du système politique gagne sans cesse du terrain

Plus grave encore que l’éloignement, le doute s’installe quant aux critères qui guident les décisions de ces nouveaux élus professionnalisés: souci du bien commun? ou préservation de leur position? (voir les positionnements dans le débat sur les réformes territoriales). En fin de compte, le sentiment d’une dérive oligarchique du système politique gagne sans cesse du terrain. et le discrédit du personnel politique s’alimente de ce qu’il semble vivre en symbiose avec d’autres oligarchies avec lesquelles il cultive les connivences, soit pour des enjeux d’image (les médias), soit (les plus riches) pour des besoins d’argent que le coût croissant de la conquête du pouvoir rend de plus en plus pressants.

Les remèdes sont connus

Vue sous un autre angle, cette professionnalisation de la politique peut être considérée comme conduisant tout droit à la fin de la démocratie elle-même. bien avant que le phénomène n’atteigne l’ampleur qu’il a aujourd’hui, J. Schumpeter a émis l’idée qu’il portait en lui la transposition de la logique économique producteur/consommateur au niveau politique, faisant des hommes politiques des producteurs de politique, en rivalité pour séduire et satisfaire des citoyens devenus clients.

Cette professionnalisation de la politique conduit-elle tout droit à la fin de la démocratie elle-même ?

Chacun sait ce qu’il faudrait faire pour inverser la tendance : renouer avec l’idée fondatrice de la démocratie selon laquelle la représentation est une mission, d’autant mieux remplie qu’elle se nourrit d’une bonne immersion dans la vie collective, et qu’elle est partagée entre un large ensemble de personnes qui ne s’en chargent que pour un temps. La traduction en règles de droit est simple à concevoir : limitation des cumuls, limitation de la répétition des mandats dans le temps, généralisation des primaires, statuts facilitant la conciliation vie professionnelle et retour à la vie civile, recours au tirage au sort pour certaines missions…

Un système qui s’auto-entretient

Et pourtant, rien de tout cela n’est décidé, ni même vraiment débattu. C’est que la professionnalisation de la politique est en fait un système qui s’auto-entretient. Ceux qui pourraient le remettre en question sont ceux-là même qui en bénéficient. et les élus professionnalisés assèchent autour d’eux les viviers qui seraient nécessaires pour crédibiliser rotation et renouvellement ; il suffit pour s’en convaincre de voir ce que sont devenus la plupart des partis, composés quasi exclusivement de professionnels ou d’aspirants à ce statut.

La professionnalisation de la politique est en fait un système qui s’auto-entretient

Il y a là un vrai cercle vicieux à briser, sous peine de laisser s’accentuer la dérive oligar- chique de notre démocratie. C’est certaine- ment la limitation de la répétition des mandats qui répondrait le mieux à cette nécessité: sommes-nous capables du sursaut citoyen qui l’imposerait ?

Approfondir le sujet

Le débat : la politique doit-elle être un métier ?

POUR

• "La politique est devenue un métier à partir du milieu du XiXe siècle, et il n’y a pas lieu de le regretter. C’est en 1848 qu’est instituée, en même temps que le suffrage universel, une indemnité législative qui ouvre les portes de la représentation aux classes populaires. En son absence, seuls les notables fortunés pouvaient se permettre de siéger dans les assemblées parlementaires."
Éric Dupin

• " Ceux qui réclament en parole un rôle plus actif sont souvent bien contents en pratique de se décharger du fardeau des affaires courantes sur leurs représentants, tout en gardant la satisfaction de les critiquer vertement."
Daniel Gaxie

• "Les élections sélectionnent nécessairement des individus dotés de caractéristiques peu communes qui sont valorisées positivement par les électeurs."
Bernard Manin

 

 CONTRE

• La décentralisation a laissé les citoyens « sur le pas de la porte ». La politique locale est devenue une activité spécialisée, permanente, rémunérée, qui concerne un petit milieu engagé dans une carrière et qui a fini par développer ses propres intérêts, distincts de ceux des représentés.
Marion Paoletti

• Le milieu politique est le plus souvent tout entier affairé autour des enjeux spécifiques qui le structurent. Les hommes politiques sont pris par les jeux et les enjeux d’un monde à part.
Daniel Gaxie

• Les difficultés actuelles de la démocratie représentative imposent de faire en sorte que le métier politique cède de la place à la politique comme engagement temporaire ; c’est le rapport représentants/ représentés qu’il faut modifier.
Yves Sintomer

Références

David Van Reybrouck : Contre Les élections  - Actes Sud/Babel 2014.

Olivier Christin : Vox Populi, Une histoire du vote avant le suffrage universel - Dd. du seuil 2014.

Yves Sintomer : Petite histoire de l’expérimentation démocratique - La découverte 2012.

Rémi Lefebvre, Faire de la politique ou vivre de la politique  ? Le Monde diplomatique 10/2009

Daniel Gaxie : Les enjueux itiyens de la professinnalisation politique -  Mouvements 2001/5 - la découverte



Une analyse du travail politique par une équipe de chercheurs en science politique, traitant à la fois des élus et de leurs collaborateurs directs.

Damien AUGIAS

Au plan national et européen, comme au niveau local, la politique s'est professionnalisée au point de faire vivre tout un marché du travail, aussi instable que concurrentiel, constitué des collaborateurs d'élus et des entourages politiques. Dans Le savant et le politique, Max Weber avait déjà, dès 1919, considéré que l'activité (ou le travail) politique ne pouvait pas être seulement analysée comme une vocation (Beruf) mais également comme un « métier » – bien qu'il ne s'agisse pas d'une catégorie socio-professionnelle au sens de la sociologie moderne – car, selon ses propres termes, elle peut être pratiquée de manière « occasionnelle », « secondaire » ou au titre de « profession principale ». C'est bien ce phénomène de professionnalisation de la politique qui était alors décrit par le sociologue allemand, pointant ainsi l'apparition et l'affirmation d'une « nouvelle sorte d'hommes politiques professionnels », qui ne vivent pas seulement « pour » la politique mais aussi « de » la politique.

C'est précisément ce point de vue sur la politique, entendue comme une activité de temps plein, productive et rémunérée, qui a intéressé une équipe d'enseignants-chercheurs en science politique, sous la direction de Didier Demazière et Patrick Le Lidec, dans l'ouvrage Les mondes du travail politique. Les élus et leurs entourages, récemment publié aux Presses universitaires de Rennes.

Si la question du travail des personnalités politiques elles-mêmes (maires, élus locaux, députés, sénateurs, eurodéputés ou ministres) est largement analysée par les auteurs, celle de leurs collaborateurs directs ne l'est pas moins, enrichissant en cela un domaine important de la science politique. Le travail politique est devenu aujourd'hui un univers professionnel, avec ses hiérarchies et ses codes, à cheval sur le monde de la haute fonction publique – un certain nombre de collaborateurs des élus (conseillers des cabinets ministériels ou directeurs généraux des collectivités territoriales) dépendent du statut et non d'un contrat de travail, comme le sont généralement les assistants parlementaires ou les directeurs de cabinets des élus locaux – et celui du droit privé. Cet environnement professionnel requiert donc des compétences spécifiques, au-delà d'un entregent et d'un bon « carnet d'adresses ». Quelles sont-elles ?

En premier lieu, les tâches dévolues aux entourages politiques consistent à organiser le temps des élus, devenus selon l'expression de Rémi Lefebvre des « entrepreneurs de temps » , qui plus est pour ceux qui cumulent des mandats (locaux, parlementaires, européens) et des fonctions (présidence d'établissements publics, de sociétés d'économie mixte ou d'offices publics d'habitat, par exemple), sans parler des responsabilités partisanes (président de parti ou représentant fédéral). La « production de l'agenda »  politique, analysée par Laurent Godmer et Guillaume Marrel, est bien un élément-clé de l'expérience et de la maîtrise du travail des élus, quel que soit le niveau d'exercice de leurs pouvoirs, nécessitant un entourage fiable et de confiance (pour les parlementaires, il n'est d'ailleurs pas rare que cet entourage soit constitué par des membres de la famille des députés ou des sénateurs, comme vient de le confirmer récemment la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique).

Au-delà de cette organisation calendaire et logistique (déplacements ministériels, inaugurations d'équipements communaux...), le travail politique est également très hiérarchisé et divisé : aux « petites mains » (secrétaires, assistants, chauffeurs voire majordomes dans les grands ministères) qui se chargent d'expédier les affaires matérielles quotidiennes sont souvent opposés les « conseillers », aux titres parfois ronflants et pompeux, chargés des « affaires stratégiques » et recrutés selon leurs pedigree et expériences.

Le cas le plus idéal-typique de cette cooptation élitaire est constitué par les cabinets ministériels – peuplés de (plus ou moins) jeunes et ambitieux éléments (faisant parfois de cette expérience la première pierre d'une carrière politique) – étudiés de longue date par la littérature savante  mais éclairés sous un angle nouveau – celui du processus de décision et de sa production – par Jérémie Nollet dans sa contribution . Au niveau territorial, Sébastien Gardon et Eric Verdier  se son intéressés à l'organisation de la « gouvernance » politique au sein des conseils régionaux, soulignant en particulier les chevauchements entre les attributions des élus (président, vice-présidents voire simples conseillers régionaux) et des collaborateurs politiques (membres du cabinet du président) avec celles de l'administration régionale, à la tête de laquelle l'influence du directeur général des services et de ses adjoints peut être plus moins grande selon les schémas très variables d'organisation du pouvoir au sein de la collectivité territoriale.

De manière plus originale, Sébastien Michon  s'est attardé sur un environnement professionnel plus exotique pour la science politique française, c'est-à-dire à l'entourage politique des députés européens. Pour ce qui concerne les eurodéputés français, il existe des spécificités et des logiques de structuration des équipes propres à l'univers « bruxello-strasbourgeois », consistant à recruter à la fois des experts de la politique européenne – comme il en existe beaucoup dans l’écosystème de lobbying européen, bien plus institutionnalisé qu'au plan national – et, comme pour les parlementaires nationaux, des « proches », puisés au sein des réseaux militants et partisans.

Bien qu'entourés de plus en plus par ces « conseillers spéciaux » et autres collaborateurs spécialisés du point de vue technique – et même si le gouvernement Valls se targue d'avoir réduit le nombre de conseillers ministériels (en tout cas pour ceux qui apparaissent au Journal Officiel) –, les élus se sont également eux-mêmes largement appropriés le travail politique, de plus en plus complexe, consistant à « fabriquer » la décision. Que ce soit pour un simple mandat local ou pour un poste important du gouvernement ou au sein d'un grand parti national, l'expérience est régulièrement citée comme la première ressource des élus. Pourtant, comme le montre Sandrine Nicourd dans sa contribution sur la « socialisation » des élus régionaux , la phase de « découverte » du mandat, en particulier pour les nouveaux élus mais aussi à chaque renouvellement électoral, est cruciale et passe de plus en plus par des formations spécifiques – un vrai marché de la formation professionnelle des élus s'est peu à peu constitué, dans la continuité de la loi du 16 novembre 1992 qui a renforcé le droit à la formation des élus dans l'exercice de leurs mandats – et/ou par une acculturation des pratiques et des protocoles par leurs pairs. Dès le début de leurs mandat, les élus doivent ainsi trouver leur juste place au sein de la gouvernance (notamment au sein des assemblées locales ou nationales) mais aussi cadrer leur organisation de travail en fonction de leur nouveau statut (maire ou président, vice-président ou adjoint délégué à un domaine particulier, ou encore député ou sénateur rattaché à une commission spécifique), ce qui peut demander un temps plus ou moins long.

Pour finir, cet ouvrage collectif, particulièrement riche et documenté, consacre son analyse du travail politique à l'apparition progressive d'un véritable marché du travail, segmenté et parfois opaque, constitué à la fois des « personnels de confiance » recrutés de manière discrétionnaire (c'est-à-dire selon des choix purement personnels) et des hauts fonctionnaires sélectionnés également intuitu personae (qu'il s'agisse des directeurs généraux des collectivités territoriales comme des membres de cabinets ministériels) mais le plus souvent au regard de règles statutaires. La régulation de ces marchés de l'emploi, fortement liés à la sphère politique, témoigne ainsi de l’autonomisation et de la professionnalisation du champ politique, pour reprendre un terme cher à la sociologie de Pierre Bourdieu.

Ainsi Rémy Le Saout s'intéresse-t-il en détail, et avec des statistiques éclairantes, sur les règles de la mobilité des directeurs généraux des services municipaux , dépendant à la fois des textes encadrant la fonction publique (en particulier de la fonction publique territoriale, créée en 1984 dans la continuité des lois de décentralisation) et du choix personnel des maires, notamment après une alternance politique lors des élections municipales. Rémy Le Saout remarque ainsi que la forte mobilité de ce marché captif a de plus en plus tendance à être maîtrisée par les hauts fonctionnaires locaux (par le biais de leurs réseaux et de leur entregent politique) plutôt que subie, en particulier à la suite de la défaite électorale de « leurs » maires.
Dans le cas des élus eux-mêmes, en tous les cas pour la France – où le cumul des mandats, bien que tempéré par les lois de 2000 et de 2013, reste une exception européenne –, il est patent que le rapport à la « carrière politique » est également spécifique et qu'il existe de ce point de vue un « marché politique », bien que les élus soient en général les premiers à affirmer que « la politique n'est pas [leur] métier ». En réalité, les passerelles entre la collaboration politique (assistants parlementaires, membres de cabinets ministériels ou d'élus locaux) et la carrière politique proprement dite existent de plus en plus, contribuant à créer des « élus sans métier », en tout cas sans autre métier que celui de la politique, rompant ainsi avec une tradition républicaine déjà bien datée, celle de « l'ère des notables » de la IIIe République en particulier , à l'époque où les élus locaux puisaient leurs ressources relationnelles moins dans un réseau partisan que dans une carrière professionnelle autonome et influente au plan local voire national (avocats, professeurs, médecins...).

Il est d'ailleurs frappant de constater à quel point la professionnalisation de la politique est contemporaine de sa désaffection, comme si l’autonomisation du champ politique pourrait être liée à son éloignement vis-à-vis des citoyens, comme l'a d'ailleurs déjà évoqué Daniel Gaxie dans Le cens caché ...Voilà sans aucun doute un thème fécond et passionnant à creuser pour de prochaines études de science politique consacrées à l'analyse de la profession politique et de son positionnement sociologique

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